Fiction

Mercredi 1 décembre 2004
Il est prostré en vrac dans un coin de cellule. Ses yeux injectés de sang sont comme hypnotisés par cette putain d'lumière rouge crade qui se répand depuis le sol, ces lueurs amarante qui rampent vers les sombres parois pour noyer le taulard dans sa merde la plus intime et la plus noire.

L'Autorité en avait marre d'offrir une incarcération trop agréable à ses détenus ; Elle a mobilisé une armée de neuropsychiatres du monde entier pour aboutir à ces cachots cauchemardesques qui "amèneront nos détenus victimes de leur instinct bestial à l'introspection, ce qui au terme du processus d'abnégation leur ouvrira les portes d'une perception humaine normalisée".

Dans le monde physique il ne bouge plus, dans sa psyché la ronde macabre des cryptodémons le porte jusqu'à la transe.


Par Christophe
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Mardi 7 décembre 2004
Les hoquets blêmes d'un néon déglingué rythment mon pas mal assuré dans la salle basse qu'on appelle "Monde". La lumière projetée est aussitôt dévorée par les lambris de chêne sombre qui habillent les parois. Pas de fenêtres ici-bas où l'air vicié ne peut plus circuler - seules ces lucarnes de malheur.
Lentement je m'avance vers l'antique bergère centrale, seul ornement de cette pièce nue. L'étreinte glaciale du fauteuil cuir anéantit mes muscles endoloris et c'est accablé que je me laisse couler entre ses joues, la télécommande dans une main, un joint brûlant de pure dans l'autre>

*ON*

La lumière bleutée des dizaines de télés vient se mêler aux lourdes volutes de fumée. Le brouillard naissant amorce une ronde langoureuse autour de moi tandis que s'offre à mes yeux rougis la vaine agitation de l'humanité toute entière.
Grâce aux nouvelles technologies, l'information mondiale dans sa globalité - des webcams braqués sur les points chauds aux reportages des confrères - est accessible ici, niveau -1 de la rédaction de la Nuit. Je crois bien être le seul à m'y risquer encore de bon matin.

Je zappe

France - Un quelconque empaffé arbore son sourire mielleux pour annoncer avec fracas les recettes record du Sathéton. Les Bidochon désormais ont de quoi parader - un gros chèque bienfaisant, ça épate les amis à moitié prix et ça sauve au moins seize vies !
Afrique - Un gamin sidéen se plaint d'être orphelin. Pas grave mon pote, tu vas crever à trente-trois ans comme tes millions de ptits copains. Prends les armes, ça ira mieux.

*une longue taf*


Par Christophe
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Dimanche 2 janvier 2005
Dans ce monde rêvé, le rythme bondit de sanctuaires en paradis tandis que la naïve mélodie tisse de soie précieuse un fragile cocon. Mario tend avec malice le plateau savoureux de ses ennemis vaincus - ne le refuse pas, c'est son monde qu'il t'offre. L'atmosphère doucereuse du cocon sous pression tourne au bouillonnement de rires et de paroles. Il est temps de s'enfuir, pour ne pas étouffer : la rue t'attend.

Les immenses blocs de pierre et de béton ne sont plus que les jouets somptueux des puissants de ce monde. Sous les yeux des maîtres la multitude s'écoule dans les froides artères, ne trouvant le repos que dans le bain chaud des lumières éclatantes des échoppes.
Il t'est difficile de naviguer à contre-courant, mais la poursuite de ton périple est à ce prix. Tu dois être roc pour briser la déferlante et tu dois être éponge pour t'imprégner du précieux sang.
Trouver l'être matrice d'une tribu de clones ; pourchasser l'unique avec avidité. La vie charrie son torrent d'existences glacées ; l'oeil averti, seul, peut remonter à la surface les trésors enfouis.

Une sorcière bossue, manteau noir et foulard pourpre, trottine et te dépasse. La vieille merveilleuse a les yeux pleins de contes pour rassurer les enfants effrayés : tu t'approches pour lui parler, mais ses poireaux poilus t'épouvantent. La poudre d'escampette seule apaise ta couardise, et tu poursuis ton odyssée.
Les groupes et les couples déambulent dans ton champ de vision ; vois comme ils se ressemblent ! Ces trois-là aiment la fourrure et les chapeaux; c'est avec leur caniche qu'ils se promènent nonchalemment, dans une nébuleuse de fragrances.
Complets Sergio Tacchini bigarrés avec casquettes et bonnets, une bande d'adolescents joue à hurler dans un porte-voix urbain improvisé.
Un couple juvénile apparaît : lui a le crâne rasé et les oreilles trouées, elle a l'arcade percée et un brillant sur le nez. Tous deux dépassent d'une tête la foule ramassée ; ils ont les joues creusées, le regard vif et le pied leste. Avec leurs vêtements ordinaires et usés, on pourrait bien ne pas les remarquer : ils s'en délectent, peuvent prolonger leur aparté.

Modeste témoin solitaire de ces existences liées, prends garde à ne pas y rester enchaîné. La longue descente de l'avenue rectiligne t'a épuisé. Tu tournes, cherches à sortir; une traverse ombragée s'est vidée : tu t'y engouffres, mais l'échappatoire devient morne couloir.
Demi-tour ; tu te fonds à nouveau dans la masse l'espace d'un instant, pour mieux t'esquiver à nouveau. Une brève escapade dans les bois de la ville, et la magie, enfin, se détache avec faste de l'illusoire clarté citadine...

La grande roue pavane dans son halo multicolore, élevant ses cinquante mètres de carcasse métallique au-delà des paraboles dérisoires.
Lâche, la saleté disparaît en rampant dans les ruelles obscures, fuyant l'irradiante bienveillance de la fée Nedermo.
L'image se précise ; le manège d'or se love dans les guirlandes barbe à papa.
Un chiffon froissé, un jeton de plastique et enfin tu prends tes aises dans la nacelle.
Tes yeux brillants d'ingénuité, la machinerie s'active : tu es fin prêt à décoller.
Une lente montée vers des cieux dégagés...
Du bout des doigts brûle-toi aux flammes intelligibles

Par ToF
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Jeudi 24 février 2005
Il est prostré en vrac dans un coin de cellule. Ses yeux injectés de sang sont comme hypnotisés par la lumière rouge crade qui se répand depuis le sol, ces lueurs amarante qui rampent vers les sombres parois pour noyer le taulard dans ses abîmes oubliés.
L'Autorité en avait marre d'offrir une incarcération trop agréable à ses détenus ; Elle a mobilisé une armée de neuropsychiatres du monde entier pour aboutir à ces cachots cauchemardesques, censés "ramener l'inadapté à une perception normalisée, après l'abnégation de son instinct bestial".
Dans le monde physique il ne bouge plus, dans sa psyché la ronde macabre des cryptodémons le porte jusqu'à la transe.


*********



"- Bizarre, ce nouveau taulard.
- T'as vu ?! Y bouge plus."

Deux mecs dans une cabine en verre. La lumière des diodes et des divers témoins se mêle à celle des écrans de contrôle ; les reflets des faisceaux et des halos peignent leur univers sur les vitres de la prison des matons.

"- Tu devrais arrêter de l'appeler taulard... Hier, l'Autorité nous a filé une circulaire de rappel à l'ordre.
- Je sais... Mais taulard ou inadapté, c'est pareil pour moi - l'est quand même enfermé."

Quelques secondes où les gardiens se perdent dans la contemplation du prisonnier...

"- Ca commence à devenir inquiétant. T'as noté l'heure où il s'est foutu dans le coin ?
- Ouais, ouais."

Il s'approche de l'immense bureau pour prendre la première feuille d'un amas de notes éparpillées jusqu'entre les consoles et les leviers de commande.

"- 23h46 environ.
- Et il est ?
- Une heure moins vingt. Fais péter son dossier, j'l'ai pas encore maté.
- T'aurais dû : y'a tout. Ce mec-là est vraiment à l'ouest... Apparemment, il a pété les plombs un soir ; le lendemain il arrivait chez nous et balançait le roman de sa journée. J'ai jeté un oeil, c'est quasi illisible - trop de détails à la con. Mais les psys ont trippé, ils sont en train de tout décortiquer.
- Et y sort d'où ? J'l'ai jamais vu à la télé. Ca doit être un mec important, pour qu'ils nous l'envoient.
- Un résistant, quelque chose comme ça. Il est né Bleu, mais vivait en Zone Noire depuis cinq-six ans. Il travaillait officiellement pour l'Office du voyage virtuel en zone sauvage. Dans son manuscrit, il avoue avoir bossé pour la Nuit du Sud...
- Une feuille de chou libertaire, ou un truc comme ça, non ? Je crois qu'on a déjà eu un priso... merde ! un inadapté qui en parlait.
- Ouais, le vicomte de Nordakis. Fou à lier, ce Bleu-là. Bref... Ce canard a été toléré pendant longtemps par l'Autorité parce qu'il servait de défouloir aux Elites Eclairées. Mais le torchon "poil à gratter masturbatoire" a commencé à sérieusement leur irriter le trou du cul. Depuis quelques jours, les officiels filaient l'inadapté, d'où son rapatriement express. Ils l'ont serré après qu'il ait tenté un truc pas clair.
- Vais jeter un oeil. On fait quoi en attendant, pour lui ? On le laisse croupir ou on prévient le boss ?
- Y bouge toujours pas... Moi j'dis, y'a rien qui presse. Il doit dormir, ou être en manque de je ne sais quelle merde."

Par Christophe Leduc
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Jeudi 3 mars 2005
Dossier détenu 150584-CL
Document 1 : "Dernier Journal"

Les hoquets d'un néon déglingué rythment mon pas dans la salle basse qu'on appelle Monde. La lumière projetée est aussitôt dévorée par les lambris de chêne qui habillent les parois. Pas de fenêtres ici-bas, où l'air vicié ne peut plus circuler - seules ces lucarnes de malheur.
Lentement je m'avance vers l'antique bergère centrale, seul ornement de cette pièce nue. L'étreinte glaciale du fauteuil cuir anéantit mes muscles endoloris, et c'est accablé que je me laisse couler entre ses joues, la télécommande dans une main, un joint brûlant de pure dans l'autre.

*ON*


La lumière bleutée des dizaines de télés vient se mêler aux lourdes volutes de fumée. Le brouillard naissant amorce une ronde langoureuse autour de moi, tandis que s'offre à mes yeux rougis la vaine agitation de l'humanité toute entière.
Grâce aux nouvelles technologies, l'information mondiale dans sa globalité - des webcams braqués sur les points chauds aux reportages des confrères - est accessible ici, niveau -7 de la rédaction de la Nuit du Sud. Je crois bien être le seul à m'y risquer encore de bon matin.


Je zappe

TéléBleue 1 - Un quelconque empaffé arbore son sourire mielleux pour annoncer avec fracas les recettes record du Pompoton. Cette année, grâce aux 37,5 milliards d'Azurs engrangés, seize adolescents de sous-catégorie ont obtenu le statut d'Exemple Turquoise. Grâce à ces nominations, trois cent cinquante assistants de sous-catégorie C sont embauchés à vie.

Pirate de la Mer Noire - Cinquante-cinq enclos ont été mis en quarantaine pour une durée illimitée. Nos équipes n'ont plus d'informations, mais il semblerait que l'Armée des Orphelins Sidéens ait déclenché une guerre civile. Plus des trois quarts du personnel bleu encadrant ces cités a disparu avant l'évacuation.
Il semblerait que les résultats d'une enquête officieuse, parue il y a deux jours, soient à l'origine du regain de violences. D'après le Comité pirate de surveillance sanitaire, l'espérance de vie est tombée à vingt-neuf ans dans plusieurs réserves de la Zone Noire. Soixante-dix sept pour cent de la population des zones concernées est atteinte par le virus du sida. Les manifestations pour réclamer aux Empires les traitements disponibles auraient dégénéré.

Géobusiness Bleue - Après le Drug Assault de l'Empire Jaune sur les marchés pharmaceutiques occidentaux, Bleus et Verts se sont alliés pour lancer une offensive sur le marché éducatif.
La guerre est déclarée entre coalition alliée - ceux que l'on nomme déjà les BV-80 -, et le reste du monde des affaires.
L'attaque porte sur tous les fronts. B-30 et V-50 ont inondé tous les marchés impériaux de leur dernière trouvaille pour la Structuration initiale.
Leur arme est à double tranchant : la Scénholographie, parvenue à maturité grâce à Microsonics, est combinée à la technique revisitée des 1001 Fenêtres.
Ce qui est nouveau, c'est qu'au lieu de laisser le sujet libre de choisir les fenêtres de son choix, on l'installe devant un terminal non interactif où les fenêtres se succèdent au RHS (rythme humain standardisé). L'immobilité du sujet permet de le relier aux instruments de mesure des processus neurocognitifs.
1001 heures - un clin d'oeil des développeurs, l'application livrant ses analyses en moins de 999,64 heures - sont nécessaires au premier recadrage : selon les réponses enregistrées, les individus sont triés, leur formation est adaptée ; ciblée sur un domaine précis, et accélérée. Le recadrage a lieu à la fin de chaque cycle de 1001 heures. Selon les spécialités, la formation du sujet s'étend sur deux à vingt-trois ans environ, soit un gain de temps de trois à douze pour cent par rapport à la méthode précédente.
Les enfants qui répondent à tous les stimuli de manière encourageante sont envoyés dans les centres impériaux de BaVel 80, Rarel 1 ou Jajel 2100, où ils sont connectés à la Matrice universelle - la réussite mondiale de Voirsa Lubsoa, sur une commande B-30.
Dans les centres locaux, les 1001 premières heures permettent aussi le repérage des intelligences passives et/ou amorphes. Les enfants concernés sont alors réorientés vers les Centres transitoires de sous-catégorie déjà mis en place sur toute la planète.
Une nouvelle approche des 1001 Fenêtres donc, épaulée par la Scénholographie. Ce nouveau concept est l'aboutissement des recherches menées par Controlhole sur l'Art multisensoriel à résonnance universelle (AMARU).
Le sujet est vêtu d'une combinaison active. Le défilement des fenêtres s'accompagne de sons, d'odeurs et de stimuli corporels. L'enfant subjectivise l'apprentissage intellectuel grâce aux émotions absolues que lui transmet le Scénholographe.
L'AMARU propose le catalogue exhaustif des nuances émotionnelles. Le client choisit l'affect qui sera scénholographié à l'enfant pour chaque fenêtre visionnée - ceci afin d'obtenir un conditionnement personnalisé. Un programme-type complet est bien sûr proposé.

*OFF*


Tandis que les écrans s'éteignent en crépitant, je crois reprendre pied dans la réalité ; mais les battements d'ailes frénétiques de Marie-Jeanne m'emportent constamment vers de nouveaux îlots. La mer d'huile se mue en un océan déchaîné au fil de mes pensées ; je me laisse emporter par le tourbillon de l'urgence pour ne rouvrir les yeux que bien plus tard, sur des rivages inconnus, le visage marqué et le corps éclaté, haletant, la bouche pâteuse, les yeux piquants, incapable un instant de ressentir autre chose que le sel brûlant ma chair, empoisonnant mes veines.
Puis les écluses de mon cerveau de mon cerveau se referment sur la souffrance, et canalisent enfin ma réflexion.
Qu'ai-je vu là qui me soit inconnu ? Un peu plus de cette poudre 2-N que les guerriers convoitent ? Une méthode plus efficace pour dresser tous ces chiens ?

Il me faut un plan pour me battre aujourd'hui.
De la poudre 2-N, j'en ai pour mille - j'ai souvent honte d'être Bleu, mais je ne vivrais pas sans la fourniture abondante de l'Autorité.
Officiellement, je suis comme un drogué qui augmente sans cesse sa dose pour maîtriser le mal. Le mensonge aura servi tant mes amis, que des ennemis dont je m'assure le silence.
La prévoyance ouvre beaucoup de portes...

La sonnerie de mon téléphone interrompt l'agitation croissante de mon ange de verdure.
"- Allô ? C'est moi. Qu'est-ce tu fous ? T'es seul ?
- Bonjour. Ca va pas super, mais je suis seul. Qu'est-ce que tu veux ? Pourquoi t'es si nerveuse ?
- Je...
T'as vu l'insurrection des Orphelins sur le canal Pirate ?
- Oui - j'étais en train d'y penser ; j'en venais à toi.
- Bien. Après le papier de l'an dernier, j'ai gardé de lointains contacts avec Yves, le p'tit caïd de l'abri 213.
Je viens de recevoir un message de lui, daté de la semaine dernière. C'est pas très explicite, mais il a l'air d'expliquer qu'il est sur un gros coup, et qu'il attend mon aide, "dans tous les cas" comme il dit. Et...
Il a signé Yves-T 2-N.
- Le code... Ecoute, faut qu'on se voit. Je dois faire des recherches avant de te rejoindre ?
- J'pense pas. J'ai pas eu le temps de regarder sur la toile, je vais le faire avant que tu n'arrives. A mon avis rien d'officiel à se mettre sous la dent, et les anonymes concernés n'ont sans doute pas voix de cité sur le réseau.
- C'est vrai. Attends...
Il va falloir bouger, ou pas ?
- On doit le faire, Zaro
- On verra.
Mais si y'a un projet à monter, tu viens chez moi : on perd plus de temps si je fais un détour pour choper du matos. Et j'ai l'accès à des réseaux restreints - on sait jamais.
- Ok ! J'me bouge, j'y suis dans trois quarts d'heure."

Par Christophe Leduc
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Défouloir intempestif
Christophe Leduc (?)

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