Victimisation, la balance de la Justice faussée

Publié le par Christophe Leduc

Mon stage à la Dépêche du Midi m'a permis d'assister à quelques audiences du tribunal correctionnel de Carcassonne.
En plus d'avoir fréquemment ressenti une certaine sympathie à l'égard des délinquants - souvent de pauvres gens -, une constatation récurrente me choque. Je parle de l'importance accordée à la victime ; souvent, sciemment par les magistrats (de la partie civile notamment), et de manière moins délibérée chez son contemporain lambda.
Il me semble évident que la prépondérance de la parole de la victime - présumée avant le jugement - dans l'imaginaire collectif discrédite totalement celle du prévenu, de l'accusé.
L'importance disproportionnée de la victime dans le jugement de "l'opinion publique" est bien évidement renforcée par l'émotion : pour l'affect, un crime sexuel et/ou sanglant appelle une punition d'autant plus sévère - abusive ?
On peut espérer que les magistrats pondèrent leurs décisions et modèrent les plaidoiries, victimisantes à outrance, de la partie civile.
Mais la justice, interprétation d'un droit évolutif, est imprégnée de l'époque. Elle ne peut donc que modérer la pression de l'opinion publique (et de la partie civile) pour le contentement du plaignant, la réparation de la peine d'une victime.
S'agissant des crimes les plus sordides, les médias abondent quasi systématiquement en paroles de victimes et de familles de victimes - souvent mécontentes du déroulement d'un procès, réclamant "une justice exemplaire", c'est-à-dire les peines les plus lourdes qui soient. Ainsi, la justice est souvent disputée, non pas par l'esprit mais par les "tripes", leurs bas instincts.
L'individu lambda s'imprègne alors d'une réthorique déplacée : l'opinion publique, victime potentielle (crainte que les partisans du tout-sécuritaire se hâtent d'exalter), réclame généralement une peine - punition - proportionnelle à une sorte de "quotient émotionnel" du préjudice de la victime, personnifiée en l'individu plaignant. Or il me semble que la peine ne peut être jugée qu'à l'aune de l'infraction commise, en évitant la contamination émotionnelle.

Le choix d'évoquer "l'opinion publique" ne stigmatise pas seulement des masses ignorantes. Elle inclut les médias et appelle les hommes politiques. Eux aussi, sciemment ou pas, succombent à la tentation victimisante. Au moins parce que les rangs des victimes potentielles sont plus serrés que ceux des délinquants et criminels. Et que la peur est compagne idéale d'un politicien régnant, tandis qu'un divertissement informatif à forte charge émotionnelle est plus rentable.
Ainsi, on s'étonnait en juin de voir des politiciens médiatiques, et notamment Nicolas Sarkozy, ministre de l'Intérieur, réclamer à cor et à cri de lourdes sanctions contre Fabrice Burgaud, le juge d'instruction de l'affaire d'Outreau. Ceci, après que le rapport de l'Inspection générale des services judiciaires (IGSJ) a conclu à l'absence des fautes des magistrats incriminés, dont M. Burgaud. Un avis documenté qui n'a pas empêché Pascal Clément, garde des Sceaux, ministre de la Justice, de saisir le Conseil supérieur de la magistrature en souhaitant des sanctions contre le petit juge. A l'encontre de l'avis de l'IGSJ donc, et de celui des magistrats - dont le Syndicat de la magistrature, qui évoqua alors "une course au populisme". Course à laquelle participèrent notamment, en plus du traditionnellement populiste Nicolas Sarkozy, Robert Badinter, Élisabeth Guigou (PS, garde des Sceaux dans le gouvernement Jospin) et François Bayrou. Fanfaronnades infondées, populisme "victimisant" sans aucun sens de la mesure, à l'impact négatif sur l'opinion publique, déjà acquise à la cause des victimes.
Je suis incompétent pour discuter les décisions de justice et remettre en cause son fonctionnement. Mais le parti pris trop fréquent des médias et des personnalités publiques pour les victimes me semblent extrêmement dangereux. Ces gens de pouvoir doivent mesurer toute parole.
Ils contaminent ainsi toute l'opinion publique par leurs vues biaisées. Une perception victimisante que l'on administre alors à la Justice à la manière d'un poison, à doses infinitésimales ; si elle craint encore une trop forte décharge, nul doute que sans vigilance son organisme, sous peu, supporte en lui ce fiel. Et que la balance de la justice, idéalement équilibrée par la raison, penche alors systématiquement, par l'émotion, du côté des victimes.
Médias et hommes politiques ont là encore une lourde responsabilité, qu'ils fuient pour des raisons de rentabilité et d'électorat.



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Publié dans Réflexions

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