Chien-loup dans la bergerie : flicage à l'école

Publié le par Christophe Leduc

Ce que chacun voit... Récemment, j'ai été étonné, passant devant le lycée Carnot, à Cannes, de voir devant son entrée une voiture de flics, arrêtée sur le large trottoir, et deux policiers en tenue qui regardaient sortir les élèves, en cette fin d'après-midi.
Le lycée Carnot, à Cannes, je ne le connais que de vue : un superbe lycée, bien entretenu, ocre lové dans un parc verdoyant, le tout idéalement situé sur le plus grand boulevard de Cannes, qui descend en droite ligne jusqu'à la mer.
Le lycée Carnot à Cannes, je ne le connais pas sous l'angle policier ; selon mon expérience, j'y suppose une forte consommation de cannabis, son trafic artisanal, et quelques scooters un peu bruyants, un peu puissants ; peut-être une baston à la sortie, de temps en temps, entre deux gros bras, et que les pacifistes et les malingres regardent de loin, effarés. La routine depuis bien des années dans les lycées ordinaires, sans que cela ait provoqué des catastrophes. Il faut bien que jeunesse se fasse, sous l'oeil réprobateur des profs et des pions ; mais sous la matraque des policiers, cela me semble disproportionné.
J'ai bien peur que la surveillance des sorties de lycées (de collèges ?) par la police ne soit devenue routinière. Cela ne change pas grand chose au trafic et à la consommation de cannabis, ni aux bagarres, reléguées plus loin, dans un quartier plus malfamé. Par contre, on habitue le jeune, racaille présumée, à vivre sous la surveillance constante de la flicaille. On montre aux parents, aux bons citoyens, aux vieux lepénistes (spécialité cannoise et niçoise) que les enfants de la République sont sous bonne garde. Les Lumières, la liberté ? Pfff... SE-CU-RI-TE ! martèle-t-on en guise d'éducation.
J'avais oublié que la présence policière devant l'école est une réalité dans nombre de régions... Les temps changent -- ils régressent ?!

Dressage à coups de matraque. Après les flics à la sortie, Gilles de Robien et Nicolas Sarkozy souhaitent imposer une présence policière dans l'école (à lire dans Libération et dans le Monde). En instituant une permanence, ou bien, pour commencer en douceur et y habituer tout le monde, une présence une, deux ou trois fois par semaine. Pour l'instant on ne parle d'installer les policiers que dans les établissements sensibles -- ceux qui sont loin des lycées fréquentés par les rejetons de l'électorat droitiste, ceux qui font peur à la télé.
Le contexte est idéal pour que le gouvernement ressorte ce serpent de mer : une professeur a été poignardé par l'un de ses élèves à Etampes (les faits dans le Monde).
Soit dit en passant, l'enseignante a porté plainte contre l'Education nationale, qui aurait ignoré les notifications des menaces qu'elle avait reçues. Robien se fait juge, naïf, et balaie l'accusation, alors que la justice n'a pas rendu son verdict :
«Ce n'est pas l'éducation nationale qui est en cause, c'est la société dans son ensembleDéformation de la présomption d'innocence ?...
Plutôt qu'installer les matons bleus dans les bahuts, la gauche, qui refuse de
«pérenniser» la présence policière, estime, rejoignant la Fédération syndicale unitaire (FSU), majoritaire dans l'Education nationale, que «les solutions résident d'abord et surtout dans une présence éducative renforcée», avec davantage de conseillers principaux d'éducation, de conseillers d'orientation-psychologues, d'assistants sociaux, d'infirmières, de surveillants. Eternel débat... matraquage ou leçon ?

Le maton à l'oeil de verre va leur couper la main. C'est sur une logique carcérale que se construisent les établissements scolaires de demain. Cette idée est développée dans un passionnant article du webzine alternatif Samizdat, que je vais résumer sommairement.
Les auteurs, Jean-Philippe et Jean-Pierre Joseph (JP²J), se basent sur une constatation : les moyens de contrôle et de surveillance de l'élève se multiplient.
C'est d'abord, mais il sont de moindre gravité, les alertes aux parents par sms, pour des absences par exemple.
C'est aussi la vidéosurveillance -- les auteurs citent l'exemple des lycées Jean Baptiste Dumas à Alès, qui compte 90 caméras, et Jean Rostand à Mantes-la-Jolie (104 caméras). Ce dernier propose également la gestion des absences grâce à des codes barres et des stylos optiques.
Les dispositifs biométriques de contrôle ont également le vent en poupe. Deux types de machines sont implantées :
«A Angers, dans une école primaire et dans un collège, c'est l'empreinte digitale qui donne accès à cantine. A Gif-sur-Yvette, à Sainte-Maxime, Marseille ou Carqueiranne, les élèves introduisent leur main dans une machine qui en reconnaît le contour.» Ce geste est souvent porteur d'une angoisse forte chez les enfants. Pourquoi avoir troqué les cartes ordinaires pour un système anxiogène ? «"Le principal du collège Joliot-Curie (de Carqueiranne) dit chercher à obtenir une "transparence absolue"" : il s'agit de savoir en permanence, et en temps réél, où sont et ce que font les élèves, notamment s'ils mangent ou s'ils ne mangent pas
L'établissement scolaire évolue en suivant le modèle carcéral. On appuie un système éducatif qui tend vers la réduction à une garderie -- ce que les enseignants et le personnel d'encadrement soulignent depuis longtemps déjà.
Les auteurs de l'article annoncent le renforcement de la notion de frontière, concomitant à l'utilisation de ces technologies. L'intérieur de l'établissement est surveillé, «l'extérieur est diabolisé». JP²J avancent que «cette "technologisation de la frontière" se développe sur un discours xénophobe et éduque ces enfants à la suspicion de l'Autre».
Avec l'essor de toutes ces formes de surveillance, et l'intrusion bientôt totale de la police dans l'école, c'est l'abandon de la logique de prévention de l'éducation pour système a posteriori : les manquements à la discipline, à l'avenir constatés par les machines, sont réprimés, condamnés. Le personnel humain restant n'est plus pédagogue, mais simple vigile, technicien ou administrateur.
Autre point capital : de plus en plus tôt, on habitue l'enfant à vivre constamment sous l'oeil qu'on lui présente rassurant des machines et des flics. Un processus soutenu par certains lobbys industriels, comme le GIXEL (groupement des industries de l'interconnexion des composants et des sous-ensembles électroniques) dans un livre bleu à l'intention du gouvernement, daté de 2004 :
  • «La sécurité est très souvent vécue dans nos sociétés démocratiques comme une atteinte aux libertés individuelles. Il faut donc faire accepter par la population les technologies utilisées et parmi celles-ci la biométrie, la vidéosurveillance et les contrôles.
    Plusieurs méthodes devront être développées par les pouvoirs publics et les industriels pour faire accepter la biométrie. Elles devront être accompagnées d’un effort de convivialité par une reconnaissance de la personne et par l’apport de fonctionnalités attrayantes :
    • Éducation dès l’école maternelle, les enfants utilisent cette technologie pour rentrer dans l’école, en sortir, déjeuner à la cantine, et les parents ou leurs représentants s’identifieront pour aller chercher les enfants
    • Introduction dans des biens de consommation, de confort ou des jeux : téléphone portable, ordinateur, voiture, domotique, jeux vidéo
    • Développer les services "cardless" à la banque, au supermarché, dans les transports, pour l’accès Internet, …»
En route vers la fabrication par l'Etat de parfaits moutons, effrayés sitôt le regard de ses chiens les fuyant.


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P
bientôt à nouvel an, il ne faudra plus dire "bonne année et bonne santé", mais "bonne année et bonne sécurité"
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