Politique poétique (rencontre avec Michel Butor, à l'occasion du 18ème Festival du livre de Mouans Sartoux)
Politique poétique
Michel Butor est l'invité d'honneur du Festival. En cinquante ans d'écriture,
il a exploré tant le monde et ses langues que la poésie : tout est lié
Michel Butor s'approche tranquillement de ses quatre-vingts ans ; la barbe poivre et sel lui donne l'allure d'un patriarche, qu'il parcoure le monde, regagne sa retraite en Haute-Savoie, chuchote une berceuse à ses petits-enfants... ou accueille un journaliste.
L'homme arbore de discrètes prothèses auditives, mais le regard est toujours affûté, profond ou pétillant ; ses yeux pénètrent l'âme quand il s'exprime avec les accents chantants du gai-savoir.
L'entrevue d'aujourd'hui s'éloigne peu des sphères poétiques et linguistiques – une parcelle de la terre de beauté que Michel Butor n'a de cesse de défricher.

L'image bouscule le texte
«La poésie est un travail sur le langage – le premier des biens humains» ; de tout temps, l'auteur a revendiqué son pouvoir d'évocation et d'enrichissement de la langue, par l'addition de sens nouveaux. C'est le langage qui «nous permet d'être des hommes ; il nous apporte le monde, mais il nous trompe sur celui-ci. Il faut donc perpétuellement le changer.»
Cette évolution est particulièrement nécessaire aujourd'hui. L'image a bouleversé l'écrit ; elle «joue un rôle de plus en plus important» ; «le texte ne disparaît pas, mais il est situé différemment» par rapport à elle. Souvent il ne sert que de commentaire : une évolution parmi d'autres, que le poète accompagne, devance ou freine ; que Michel Butor expérimente.
«une mondialisation toute différente»
Michel Butor, le globe-trotter, est bien placé pour parler de ce monde qui communique en permanence, dans tous les sens. Habituellement, on entend mondialisation au sens d'humanité «où tout le monde parlerait américain» ; ce n'est pas celle qu'imagine le poète : «Si chaque individu parlait deux ou trois langues, on se connaîtrait beaucoup mieux. En plus, cela rend les gens encore plus différents les uns des autres. Ils auraient beaucoup plus de choses à se dire.»
Le problème est bien plus grave que ces quelques réflexions ne le laissent paraître. «Pour l'instant les peuples ont de grands problèmes à s'entendre». «On ne peut pas continuer à essayer de convertir l'autre» à quelque doctrine que ce soit ; le dialogue international doit devenir multilatéral... et possible, en tenant compte des relations nouvelles entre les langues que le présent et l'avenir nous réservent.
C'est ici que linguistique et poésie reprennent la main. D'abord, «la traduction permet de constituer un nouveau réseau de langues» ; une toile solidifiée seulement par «une connaissance réciproque». La poésie casse les frontières et crée les nouveaux sens nécessaires à l'échange.